JEAN-LUC SAVIN - CARNET DE VOYAGE


Trek saharien dans les dunes Mauritaniennes
Dimanche 12 décembre. 
Nous y sommes. Prêts pour notre première nuit dans le désert, dans l’air doux et calme du Sahara. Nous venons de terminer notre dîner autour du feu, avec ceux qui vont devenir mes compagnons de voyage. Ahmedou, notre guide, Ba, notre cuisiner, et mes quatorze compatriotes français. Les chameliers mangent à part, près du campement. Drôle d’ambiance à vrai dire : je n’y suis pas tout à fait. Ce matin, j’étais encore dans la grisaille parisienne, après une soirée à St Germain des Près, mon bonnet vissé sur la tête, et une courte nuit blanche probablement liée à l’excitation du départ. 

Le rendez-vous à l’aéroport à 05h00 du matin, l’avion qui décolle et se pose quelques heures plus tard autour de 11h00 à Atar. Ville située en plein désert mauritanien, le nom de Atar m’évoque irrésistiblement la course Paris-Dakar. «Spéciale Chiguetti-Atar». Tout un mythe, pour une ville que j’étais jusqu’alors incapable de situer sur une carte. Me voilà donc ici pour cette première nuit, au début du grand erg de l’Amatlich, dont la première grande dune n’est pas sans me rappeler ma chère dune du Pyla. Nous y sommes parvenus au bout de 150 km en 4x4, dont 50 km de piste à travers petites dunes et cailloux et après avoir joui du «traditionnel» ensablement qui nous aura fait perdre une heure mais qui nous a déjà fait gagner un bon souvenir. 

Lundi 13 décembre. 
Première journée de marche particulièrement éprouvante au coeur des dunes de l’Amatlich. Physiquement d’abord, puisque de longues heures de marche entre dunes et plateaux rocailleux ont mis nos organismes non encore habitués à rude épreuve. Physiologiquement ensuite, avec cette soif quasi-constante qui nous rappelle l’aridité du désert traversé, même sous les rayons du soleil d’hiver déjà bien présent. On imagine l’extrême rudesse du climat durant la saison chaude...


L’erg Amatlich, large d’une dizaine de kilomètres, s’étire sur 300 km pour rejoindre les eaux poissonneuses de l’Océan Atlantique. 
Le Sahara dans toute sa splendeur : des dunes à perte de vue, bordées de part et d’autre par un plateau rocheux de grès noir, que l’on aperçoit depuis la cime des collines de sable. Courbures sensuelles, couleurs chatoyantes variant selon l’incidence des rayons du soleil : le désert de sable est fidèle à sa réputation ; nous sommes déjà sous le charme. Le groupe de marche s’étire sur quelques centaines de mètres, suivant les cimes et les traces du guide, lui-même facilement repérable grâce à sa tenue bleue. 

Nous installons notre deuxième campement au coeur de cette mer de dunes, sur un plateau où nous attendent les chameliers et leurs dromadaires. Eux sont partis le matin après nous, mais arrivent en avance grâce à leur rythme de marche plus soutenu, et profitant de nos pauses toutes les 90 minutes environ pour nous rattraper et nous dépasser. 

Notre journée est rythmée par la nature : lever à 6h30, pliage du duvet (unique constituant avec le matelas de notre chambre à coucher) petit déjeuner, brossage de dent (la douche et la toilettes sont déjà devenues de vieux souvenirs de notre monde occidental confortable), mise en marche durant quatre heures. Puis viennent le déjeuner et la sieste sous quelques rares arbres durant trois heures, avant une nouvelle remise en marche pour atteindre le bivouac. 

Une fois arrivés, nous récupérons nos sacs à dos ainsi que les matelas transportés par les dromadaires, pour installer notre campement. Nous nous regroupons; le sac à dos est mis en tête du matelas pour nous protéger du vent et le duvet est étalé sur le matelas pour le moment de détente tant attendu. Le dîner est servi quelques


minutes plus tard, sur une grande nappe entourée de matelas, puis rapidement des commerçantes venues de je ne sais quel village des alentours s’installent autour du groupe. Ce qui nous parut être une exception est rapidement devenu une habitude : chaque repas se transforme en véritable marché ambulant. 
Les femmes accompagnées de leurs enfants s’assoient autour de nous, et déposent sur des pièces de tissu de multiples objets de provenance «locale», dans le but de les vendre aux touristes de passage. Nous apprécions particulièrement les repas de ces premiers jours : du riz, des légumes en sauce, et une salade de fruits au sirop qui, avec son apport en sucre, fait notre bonheur à tous. Ce soir tout le monde est en forme, et personne ne semble souffrir d’un quelconque mal aux jambes ou aux pieds. 

Mardi 14 décembre. 
Quel bonheur ! Une douche au puits du village d’à côté, situé à peine à 200 mètres de notre nouveau bivouac. Une agréable sensation de propreté que l’on avait déjà oubliée... 
Ce soir, nous sommes installés en bordure de l’erg dont nous avons terminé la traversée dans sa largeur. Cette journée s’est déroulée dans un paysage plus plat et rocailleux, avec moins de dunes. En fin de matinée, nous nous sommes arrêtés dans un village comptant une dizaine d’habitations, où nous avons pu prendre le thé, comme le veut la tradition dans toute cette partie de l’Afrique.

La vie ici semble si rude, si différente : les habitations très sommaires sont constituées de quelques pierres superposées sur une base circulaire, et de branches sèches pour former la toitures. Quelques chèvres menues, les enfants jouant au milieu d’ordures ménagères, une végétation quasi-inexistante : nous nous demandons tous de quoi peuvent bien vivre les habitants, sur les visages desquels nous ne percevons cependant pas de marques de détresse mais plutôt celles d’une certaine nonchalance, pour ne pas dire d’une certaine quiétude. «Bonheur» serait trop simple et rapide, venant de la part de touristes «extérieurs» et culturellement différents que nous sommes. 
La conception du bonheur est probablement à la fois trop culturelle et trop personnelle pour juger de celle des autres. Ces réflexions m’amènent inévitablement à penser au sens de ce voyage.

Quête de découverte de paysages «mythiques», de culture différente, d’une part. Recherche de ses propres capacités physiques et psychologiques quant à la gestion d’une telle «aventure». (Le mot «aventure» est probablement galvaudé compte-tenu du caractère organisé de ce voyage). Je m’aperçois rapidement que, malheureusement, le groupe prend une place trop importante sur tout ce qui nous entoure.


On marche avec le groupe, on voit par le groupe, bref, on oublie de s’égarer et de s’immerger dans le pays parce que reste un élément indissociable et constitutif du groupe. Ce que l’on donne et que l’on reçoit du groupe, c’est autant que l’on ne donne ni ne reçoit de l’extérieur. Une sorte d’isolement, certes loin de l’étanchéité inévitable des groupes voyageant dans la bulle de certains tours opérateurs, mais quand même suffisante ici pour trop nous rattacher à notre monde occidental. 

Mais le groupe a aussi ses avantages. Il peut renfermer en son sein de vraies richesses. Gérald et Ghislaine, un couple d’aventuriers modernes, comme on en lit parfois dans les romans. La quarantaine passée, ce sont deux personnalités attachantes et singulières : lui est jardinier. Elle est sage-femme. Une façon simple de raconter et de partager leur passion des voyages autour du monde, le tout relevé de beaucoup d’humour et de finesse. 
Bref, des personnes comme on en rencontre rarement dans notre vie quotidienne, et qui vous donnent envie de les suivre et de découvrir le monde. 

Mercredi 15 décembre. 
Notre campement est cette fois-ci établi près d’une oasis, entre rochers et sable. La journée a été particulièrement fatigante, notamment à cause de soucis intestinaux probablement liés à la piètre qualité de l’eau avalée la veille. Elle a commencé par une traversée de dunes toujours plus majestueuses et plus hautes. Nous avons ensuite pris le déjeuner dans une autre oasis constituée d’un chaos de grès enrobant quelques palmiers et surtout une minuscule source.

Dans une sorte de mare d’eau stagnante, ne résistant pas à l’appel de la fraîcheur toute relative du lieu. Cette entreprise me semblant peu prudente compte tenu des risques bactériens et autres, je préférai me contenter d’apprécier cette scène de loin, sans m’y plonger. 
Un long repos après le repas, et nous repartons marcher sur un plateau étendu de grès noir. Le guide nous explique que les dunes de sable proviennent de la lente décomposition du grès mélangé avec d’autres éléments en petits grains transportés par le vent pour s’accumuler et former les monticules que nous traversons depuis trois jours. Le besoin, le manque ressenti de notre confort occidental commencent à faire leur apparition au bout de ce troisième jour. Si les nuits (entre 5 et 15°C) sont agréables, ce sont essentiellement les repas qui nous posent le plus de difficultés : le sable omni-présent dans le pain, le riz, les pâtes, finit par nous exaspérer autant que la qualité des légumes en boîte objets de nos repas quotidiens. La mayonnaise chaude ajoutée dans nos salades devient insupportable. Irrésistible envie d’une boisson fraîche, d’une pizza... Les discussions du groupe s’orientent rapidement vers une surenchère gastronomique, pour nous faire rêver en attendant les premiers plaisirs du retour. C’est ainsi que se pose la question : ne voyageons-nous pas finalement dans ces pays également pour savoir à nouveau apprécier le luxe et le confort qui nous sont devenus si banals et familiers ?


Jeudi 16 décembre. 
Les moustiques cette nuit ne m’ont pas épargné. Ce nouveau bivouac semble plus hospitalier ; il est carrément grandiose ! En plein milieu de la Vallée Blanche, nous avons établi notre campement à 300 mètres d’un puits. Bien qu’un peu fraîche, cette nouvelle douche est un vrai plaisir pour nous tous. L’étape de cette journée a été particulièrement magnifique : après une matinée commencée sur un plateau noir assez austère, nous avons atteint l’après-midi le surplomb dominant cette large vallée. Une vue sans fin sur les dunes de sable blanc, contrastant avec les contreforts sombres de grès noir. 

Vendredi 17 décembre. 
Dernier bivouac au coeur d’un cirque naturel. La nuit dernière a été blanche : une «petite» tempête de sable nous a empêchés de fermer l’oeil de la nuit. Le sifflement du vent, le sable microscopique qui s’engouffre dans nos duvets, et qui pénètre dans nos yeux, dans nos narines, nous laissent imaginer ce que doit être une véritable tempête du désert. Toute la journée nous avons marché contre ce vent d’une quarantaine de kilomètres/heures, la chèche nous protégeant les yeux et les narines, mais n’empêchant pas la résistance supplémentaire, freinant notre marche et combattant nos efforts. 

Pour arriver au dernier bivouac, enfin une longue marche de plusieurs kilomètres avec ce vent frontal, en léger faux-plat, dans un sable mou qui s’enfonce à la moindre sollicitation du pied. Certains de mes compagnons souffrent dans cette dernière ligne droite, tandis que le guide, pressé d’en finir probablement, continue d’avancer toujours aussi imperturbable et déterminé. 
Durant tout ce voyage, il nous aura montré l’efficacité de sa technique de marche dans les dunes, sa volonté et la résistance de son organisme, malgré un physique menu. Après 80 kilomètres à travers dunes et rochers, ces six jours de marche, bien qu’accessibles à des gens peu sportifs, auront finalement mis nos corps à rude épreuve. Nous sommes tous fatigués, et pressés de rentrer chez nous. 

Dimanche 19 décembre. 
C’est le jour du retour sur Paris. Nous avons embarqué à bord d’un Boeing 727 de la compagnie Go Voyages. Visage fatigué par l’effort et par la barbe, nous voici de retour vers notre monde occidental, non sans une certaine impatience de retrouver le confort, la douche chaude, les repas variés et sans sable, les nuits sans moustiques... 
Mais nous sommes heureux, heureux d’avoir réalisé notre «aventure» personnelle, d’avoir rencontré ces visages et ce monde si différents. La journée de la veille a consisté en une marche de deux heures environ dans une jolie vallée bordée de falaises, pour arriver sur une oasis un peu trop touristique, premier avant-goût du retour à notre civilisation. Premiers visages de français inconnus après une semaine d’immersion dans le désert. Première impression légèrement désagréable d’appartenir à un monde où le confort n’implique pas nécessairement la chaleur sur les visages.


Sans doute disent-ils la même chose de nous, et peut-être ces visages fermés sont-ils à mettre sur le compte de la fatigue accumulée en une semaine de marche et d’effort quotidien. Un rapide bain dans une eau peu appétissante, un repos après le repas, et nous rejoignons Atar en 4x4, pour nous installer dans une «auberge», pour notre dernière nuit en Mauritanie.

Le mot «auberge» revêt ici une signification légèrement différente de celle à laquelle nous sommes habitués : de simples matelas au sol comme unique décor, des murs vierges de tout meuble ou bibelot... c’est le confort à la mode du désert. Entre les toilettes à n’utiliser qu’en cas d’extrême urgence et la douche sans eau, on a bien compris qu’on devra attendre Paris pour le vrai retour au confort. Fin d’après-midi passée au marché local : je fausse rapidement compagnie au groupe pour m’immerger dans la ville, pour finir «invité» par un jeune commerçant dans son échoppe de sculptures. Très vite, une communication s’installe entre nous.

J’ai pris soin de lui indiquer que je n’achèterai pas ce soir car je n’ai pas d’argent sur moi, et que je reviendrai le lendemain. Ne me contentant pas de répondre à ses questions, je lui en pose également. Dès lors, la relation touriste-vendeur change. Il m’explique rapidement les problèmes de racisme dont lui et sa communauté noire sont victimes : selon lui, les policiers favorisent les commerçants d’origine maure au détriment de sa propre communauté.

On commence alors à discuter et il me propose de prendre le thé avec un ami, dans sa boutique. On discute problèmes politiques, racisme, vie en France, football, etc. Il semble se dégager de ces deux personnes une vraie sincérité, dépassant le simple échange commercial. On se revoit alors le lendemain comme prévu, et je lui achète quelques statues à prix bien négocié. Je lui troque également mon petit sac à dos contre une autre statue, et je vois dans ses yeux une joie réelle, pour un objet sans valeur pour nous mais introuvable dans ce pays. Un geste facile, mais générateur d’un peu de bonheur pour une personne dont la vie à ce moment me semble tellement plus difficile que la mienne... Le quotidien paraît en effet si rude : absence totale d’hygiène, des enfants jouant dans les détritus, des animaux crevés le long de la route, des constructions difformes, des habitations sommaires, pas d’éclairage public, des bars et des restaurants aussi rares que sordides, les commerçants qui vivent et dorment à l’intérieur de leur boutique... Mais tout cela n’empêchant ni la vie, ni le sourire. 

Carnet de voyage 28

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